Dans les épisodes précédents, nous avons parlé de nos terres, de nos Nkouop, de l’eau, de la fertilité des sols et de l’eucalyptus. Mais il reste une question importante : qu’avons-nous perdu économiquement en laissant disparaître certaines de nos plantes traditionnelles ?
Le raphia n’était pas seulement un élément du paysage Grassfields. Autour de lui existait toute une économie. On tirait de ses palmes et de ses fibres des matériaux pour construire, couvrir les maisons, fabriquer des paniers, des nattes, des objets du quotidien et différents produits artisanaux. Sa sève nous donnait également le vin de raphia. Un seul environnement pouvait donc nourrir plusieurs activités et plusieurs savoir-faire.
Nous avions une matière première, mais aussi un savoir-faire

Nos parents ne regardaient pas le raphia comme un arbre inutile occupant un bas-fond. Ils savaient quoi en faire. Le cultivateur, l’artisan, celui qui récoltait le vin, celui qui travaillait les fibres et celui qui vendait les produits pouvaient tous participer à une même chaîne économique.
C’est cela qu’il faut regarder autrement aujourd’hui. La richesse n’est pas seulement ce que l’on extrait de la terre. Elle est aussi ce que l’on sait transformer.
Une fibre peut devenir un panier. Une palme peut devenir un matériau de construction. Une matière végétale peut devenir un objet décoratif. Un savoir transmis par une grand-mère ou un artisan peut devenir un métier pour un jeune.
Et si nous avions modernisé au lieu d’abandonner ?

Nous avons parfois regardé certains de nos savoir-faire comme des choses anciennes qu’il fallait laisser derrière nous. Pourtant, ailleurs dans le monde, des matières naturelles que l’on aurait pu considérer comme ordinaires sont devenues des produits recherchés : mobilier, décoration, architecture écologique, emballages, artisanat haut de gamme et objets destinés au tourisme.
Pourquoi le raphia Grassfields ne pourrait-il pas suivre cette voie ?
Il ne s’agit pas de retourner vivre exactement comme nos ancêtres. Il s’agit de prendre ce qu’ils nous ont transmis et de l’amener plus loin : améliorer les techniques, former les jeunes, créer de nouveaux designs, développer des ateliers, protéger la ressource, transformer localement et vendre des produits finis plutôt que de laisser disparaître la matière première.
Nous pouvons imaginer de la vannerie d’art, du mobilier contemporain, des luminaires, des sculptures, des panneaux décoratifs, des revêtements, des accessoires, des plafonds tressés et même des applications architecturales. Le raphia peut quitter le simple objet utilitaire pour entrer dans les maisons, hôtels, restaurants, espaces culturels et projets architecturaux contemporains.
Un Nkouop peut aussi être un espace économique

Lorsque nous protégeons nos bas-fonds et nos raphiales, nous ne protégeons donc pas uniquement un souvenir culturel. Nous pouvons aussi protéger une ressource capable de créer des activités.
Imaginez des pépinières de raphia dans nos villages. Des jeunes formés à la vannerie et au design. Des artisans travaillant avec des architectes. Des meubles Grassfields contemporains. Des luminaires, paniers, objets décoratifs, fibres et matériaux écologiques portant l’identité de nos villages. Imaginez ensuite ces produits vendus au Cameroun, dans la diaspora et ailleurs.
À ce moment-là, préserver devient aussi produire.
La protection de la raphiale peut ainsi soutenir toute une chaîne : celui qui cultive, celui qui récolte, celui qui prépare la matière, celui qui transforme, celui qui dessine, celui qui fabrique, celui qui vend et celui qui transporte.
Le patrimoine peut créer des emplois

Nous parlons souvent de chômage des jeunes comme si les solutions devaient nécessairement venir d’ailleurs. Pourtant, une partie de l’innovation peut commencer par une question beaucoup plus simple :
Qu’avons-nous déjà entre les mains ?
Nos terres, nos plantes, nos techniques, nos motifs, nos histoires et nos connaissances sont aussi des ressources. L’innovation ne consiste pas toujours à inventer quelque chose qui n’existait pas. Elle peut consister à regarder un savoir ancien avec les outils d’aujourd’hui.
Le raphia peut alors passer de plante traditionnelle à matière première, de matière première à produit transformé, du produit transformé à une marque, et de la marque à une économie locale capable de faire vivre des familles.
Un jeune peut apprendre la vannerie d’art. Un autre peut travailler dans le design. D’autres peuvent se spécialiser dans le mobilier, l’architecture, la photographie des produits, la commercialisation, le numérique ou la logistique. Une même ressource peut donc faire naître plusieurs métiers.
Planter aujourd’hui pour transmettre demain

Il faut cependant éviter de reproduire la même erreur : exploiter jusqu’à épuiser.
Si nous voulons redonner une valeur économique au raphia, sa protection doit accompagner sa transformation. Replanter, préserver les Nkouop, transmettre les techniques de récolte, éviter la destruction des jeunes plants et organiser une exploitation durable doivent faire partie du même projet.
Car une économie qui détruit sa propre matière première finit par se détruire elle-même.
Nos ancêtres nous ont laissé le raphia. Notre responsabilité n’est pas seulement de nous souvenir de ce qu’ils en faisaient. Elle est aussi de transmettre cette ressource aux générations futures, avec davantage de possibilités que celles que nous avons reçues.
Notre patrimoine ne doit pas seulement raconter notre passé.
Il peut aussi créer des métiers, faire vivre nos villages et construire notre avenir.


