Quand j’étais plus jeune, les raphiales faisaient partie du paysage. Elles étaient là dans nos bas-fonds, dans nos Nkouop. Nous n’avions pas besoin de leur donner une importance particulière parce qu’elles faisaient simplement partie de notre vie.
C’est là que nous trouvions cette eau que nos anciens considéraient comme naturellement purifiée par tout cet environnement, vivante et alcaline. C’est là aussi qu’on allait chercher le vin de raphia, les fibres et les matériaux dont on avait besoin pour fabriquer tant de choses.
À cette époque, je ne me demandais pas si les raphiales pouvaient disparaître. Pourquoi l’aurais-je fait ? Elles avaient toujours été là.
Mais aujourd’hui, lorsque je retourne dans certains de ces endroits, quelque chose a changé.
Nos raphiales disparaissent et se meurent. Et avec elles, certains de nos Nkouop s’assèchent eux aussi.
C’est cela qui me préoccupe.
Parce que lorsque je regarde une raphiale qui meurt, je ne vois pas seulement un palmier. Je pense à l’eau qui était là, au vin de raphia que l’on venait chercher, aux nattes, aux paniers, aux chaises, au Nkenpe, au Ndop et à tous ces savoir-faire qui dépendaient de cet environnement.
Et je me demande :
si la raphiale disparaît, qu’allons-nous perdre avec elle ?
Là où il y avait la raphiale, il y avait l’eau

Quand on regarde l’endroit où pousse naturellement le raphia, on comprend rapidement pourquoi nos Nkouop étaient si particuliers.
Le raphia aime les terres humides. On le retrouve dans les bas-fonds, près des sources et des cours d’eau, là où l’eau reste proche du sol.
Mais la raphiale n’est pas seulement posée au bord de l’eau. Elle fait partie de tout cet environnement. Les racines, les plantes, la matière organique et la terre ralentissent le passage de l’eau, retiennent une partie des matières en suspension et participent au fonctionnement de la zone humide.
Nos anciens n’utilisaient peut-être pas les mots « écosystème » ou « filtration naturelle ». Ils savaient simplement qu’il y avait des endroits où l’eau était bonne, où elle restait présente et où certaines plantes prospéraient.
Le Nkouop faisait partie de ces endroits.
Alors, quand un Nkouop que l’on a connu humide commence à s’assécher, il faut se poser des questions.
Qu’est-ce qui a changé autour de lui ?
Qu’avons-nous coupé ?
Qu’avons-nous planté ?
Où est passée l’eau ?
La disparition des raphiales et l’assèchement de certains Nkouop ne doivent pas devenir des choses que nous regardons sans nous interroger.
Je me souviens surtout de ce vin de raphia frais et sucré

Quand on dit aujourd’hui « vin de raphia », beaucoup pensent immédiatement à une boisson alcoolisée.
Mais ce n’est pas seulement cela dont je parle.
Je parle du vin qui venait juste d’être extrait. Cette sève encore fraîche, douce et sucrée, avant qu’elle ne commence à fermenter.
C’est celle-là que nous consommions aussi dans nos familles.
Elle avait ses usages traditionnels. Après un accouchement, par exemple, cette sève fraîche pouvait être donnée à la nouvelle maman pour l’aider à produire du lait maternel.
Elle était également associée à la vitalité et à la vigueur masculine.
Nos anciens avaient appris beaucoup de choses en observant. Ils regardaient la plante, ce qu’elle produisait et ce qui se passait ensuite dans le corps. Puis ils transmettaient leurs observations.
Aujourd’hui, nous avons la possibilité d’aller plus loin : documenter ces pratiques, interroger ceux qui les connaissent encore et laisser la recherche étudier ce qui peut être démontré.
Mais il serait dommage d’attendre que ce savoir disparaisse avant de commencer à nous y intéresser.
Et puis il y avait tout ce que la raphiale nous permettait de fabriquer

C’est peut-être lorsqu’on commence à faire cette liste que l’on réalise vraiment la place qu’occupait le raphia chez nous.
Il ne nous donnait pas seulement à boire.
Regardez autour de notre patrimoine Grassfields.
On retrouve le raphia dans les savoir-faire liés à la fabrication du Ndop, dans le Nkenpe, dans la vannerie, les paniers, les nattes, les chaises et beaucoup d’autres objets utilisés dans nos concessions et nos cérémonies.
Différentes parties de la plante avaient leur utilité. Certaines étaient préparées, séchées, fendues, tressées ou assemblées selon ce que l’on voulait fabriquer.
Et derrière chaque objet, il y avait quelqu’un qui savait faire.
Quelqu’un savait extraire le vin.
Quelqu’un savait préparer les fibres.
Quelqu’un savait tresser une natte.
Quelqu’un savait fabriquer un panier ou une chaise.
Et généralement, il y avait un enfant quelque part qui regardait et qui apprenait.
C’est comme cela que beaucoup de connaissances se transmettaient. Pas forcément dans une école, ni dans un livre, mais simplement en regardant les mains de quelqu’un qui savait faire.
Nous gardons l’objet, mais qu’en est-il de la plante ?

Aujourd’hui, nous sommes fiers de montrer notre patrimoine.
Nous montrons le Ndop. Nous montrons le Nkenpe. Nous exposons nos paniers, nos nattes, nos objets anciens. Nous les photographions et nous les conservons dans les musées.
C’est important.
Mais il y a une question que nous devons aussi nous poser :
que faisons-nous de la plante qui permettait de fabriquer ces choses ?
Parce qu’il ne suffit pas de conserver une natte vieille de cent ans derrière une vitre si plus personne ne peut fabriquer celle de demain.
Un artisan peut connaître parfaitement son travail. Mais si la matière première devient rare, il fabriquera moins.
Son enfant le verra moins travailler.
Et son petit-enfant n’apprendra peut-être jamais.
Un jour, nous risquons alors de regarder certains de nos propres objets comme quelque chose appartenant à un monde disparu.
Ce serait dommage, parce que ce monde n’a pas encore complètement disparu.
Il y a encore des personnes qui savent. Il y a encore des raphiales. Il est encore temps de transmettre.
Le raphia est aussi dans nos cérémonies

Il y a également une chose que je ne veux pas que nous oubliions.
Le raphia ne se retrouve pas seulement dans les objets que nous fabriquons. Il est aussi présent dans notre vie cérémonielle.
Dans l’épisode précédent, nous avons parlé de la kola et de ce qu’elle représente dans le mariage : l’union, l’alliance et le partage.
Le vin de raphia fait lui aussi partie de cet univers.
Alors imaginons ce qui pourrait arriver si nous ne faisons rien.
La kola devient rare et nous la remplaçons.
Le vin de raphia devient rare et nous apportons une autre boisson.
La cérémonie continue, bien sûr.
Mais nos enfants grandissent avec ces nouveaux objets. Ils ne voient plus ceux que nous utilisions avant et, petit à petit, ils ne demandent même plus pourquoi ils étaient là.
C’est à ce moment-là que nous commençons à perdre plus qu’un produit.
Nous perdons le sens que nous avions mis derrière lui.
Et quelques générations plus tard, nous pouvons continuer à pratiquer une cérémonie tout en ayant oublié une partie de son langage.
Retournons dans nos Nkouop

La prochaine fois que vous serez au village, j’aimerais que vous fassiez la même chose que je proposais avec le colatier dans le premier épisode.
Cette fois, allez voir votre Nkouop.
Regardez ce qu’il est devenu.
Demandez à votre mère, votre père, votre grand-mère ou votre grand-père :
Est-ce qu’il y avait plus d’eau ici avant ?
Où étaient les raphiales ?
Combien en reste-t-il aujourd’hui ?
Qui extrayait le vin de raphia ?
Qui fabriquait les nattes, les paniers, les chaises ou le Nkenpe ?
Qui connaît encore ces gestes aujourd’hui ?
Et il y a une dernière question que j’aimerais vraiment que nous nous posions :
qu’avons-nous planté là où poussaient autrefois nos raphiales ?
Parce que lorsque nous commencerons à répondre à cette question, nous arriverons forcément à parler d’un arbre qui a pris énormément de place dans nos paysages.
Dans le prochain épisode…
Nous le voyons partout.
Sur nos collines, près de nos champs et parfois même à proximité de nos bas-fonds.
Il pousse vite et il fournit du bois. Mais que se passe-t-il sous nos pieds lorsqu’il devient dominant ?
L’eucalyptus.
Dans le prochain épisode, nous regarderons ce que sa présence signifie pour l’humidité de nos sols, l’eau, les micro-organismes et la fertilité de nos terres.
Et surtout, nous nous poserons une question que nous aurions peut-être dû nous poser depuis longtemps :
pourquoi avons-nous autant d’eucalyptus sur des terres agricoles aussi précieuses ?
À suivre — Épisode 3 : L’Eucalyptus, le tueur silencieux de nos sols et de nos espaces cultivables ?
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