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LE "ŊKYƏ̀" : Ce Que Nos Ancêtres Refusaient, Ce Que Nous Faisons Aujourd'hui

Le "ŋkyǝ̀", c'est la discrimination que nos ancêtres Bamiléké et Grassfield refusaient d'imposer aux femmes stériles, aux enfants d'autres mères, aux veuves. Ils incluaient, protégeaient, veillaient ensemble sur chaque enfant. Aujourd'hui, nous avons des prédateurs, des enfants abandonnés dans des orphelinats ou pire. Ce "ŋkyǝ̀" moderne manifeste notre perte de valeurs ancestrales et peut devenir "ndò", la vraie malédiction. Nos ancêtres avaient la réponse. Nous l'avons oubliée.

"ŊKYƏ̀" Discrimination et favoritisme
"ŊKYƏ̀" Discrimination et favoritisme

LE "ŊKYƏ̀" : Ce Que Nos Ancêtres Refusaient, Ce Que Nous Faisons Aujourd'hui

Nos coeurs Se Sont Refermées

Il y a une chose que nos ancêtres redoutaient profondément.

Pas une maladie.

Pas la mort elle-même.

Le ŋkyǝ̀.

Le ŋkyǝ̀, c’est cette discrimination que l’on fait peser sur quelqu’un au sein de la concession, du village, de la famille. C’est choisir l’un et écarter l’autre. Donner à l’un ce que l’on refuse à l’autre. Faire sentir à une personne, par nos paroles, nos gestes ou notre silence, qu’elle compte moins.

Et il y a une chose que nous faisons aujourd’hui, parfois sans même nous en rendre compte.

Exactement cela.

Partout.

Ce Que Nos Mains Faisaient

Dans une concession, il y avait parfois une femme dont le ventre restait silencieux. Les lunes passaient. Les enfants ne venaient pas.

Et voilà ce que faisaient nos ancêtres.

Les autres femmes se rapprochaient d’elle. Elles l’entouraient. Elles s’asseyaient auprès d’elle le soir et lui parlaient comme à une sœur. Elles demandaient même à leurs propres enfants de l’appeler maman.

Pas par pitié.

Par respect. Parce qu’une femme ne cessait pas d’avoir de la valeur simplement parce qu’elle n’avait pas enfanté.

Les enfants venaient vers elle. Ils s’asseyaient dans son giron. Elle leur racontait des histoires. Elle leur transmettait ce qu’elle savait : Elle leur transmettait ses valeurs, comment reconnaître les herbes qui soignent, respecter la parole donnée, comprendre les règles de la concession. Les enfants en retour l'aidaient dans son champs, lui coupait le bois et deposaient ses recoltes dans son grenier. Ils faisaient pour elle, tout ce qu'ils auraient fait pour leur propre maman.

Petit à petit, cette femme devenait essentielle.

On venait la consulter. On écoutait sa parole. Avec les années, elle pouvait devenir une doyenne, une mémoire de la concession.

Pas parce qu’elle avait enfanté.

Mais parce que la communauté avait refusé que l’absence d’enfant devienne une raison de l’effacer.

Sa stérilité ne devait pas faire d’elle une femme diminuée.

Elle pouvait devenir une gardienne.

Cette même logique gouvernait la manière dont on élevait les enfants de la concession.

Un père n’était pas censé caresser son enfant biologique avec plus de tendresse que l’enfant de sa coépouse ou l'enfant naturel issu d'un adultere.. Si tu enseignais le respect des aînés à l’un, tu l’enseignais aux autres. Si une faute méritait une correction, la règle devait rester la même, quel que soit l’enfant.

Pas plus pour l’un.

Pas moins pour l’autre.

Chaque enfant devait recevoir sa part d’attention, de nourriture, d’éducation et de protection.

Mais il y avait quelque chose de plus profond encore : un enfant était entouré par toute une communauté d’adultes.

Il ne marchait jamais complètement seul dans le monde. Tous les papas de la concession etaient ses papas et les mamans de la concession ses mamans, la culture occidentale et coloniale est venu nous donner des distinction comme oncles, tantes, cousins et cousines.

Tout le monde avait le devoir de regarder, conseiller, corriger, protéger les enfants de la concession, du village, du royaume. Si quelqu’un lui faisait du mal, quelqu’un pouvait intervenir. Si la nuit tombait et qu’il n’était toujours pas rentré, quelqu’un le cherchait ou le ramenait à la maison. Il s'agissait d'une protection communautaire et non individuelle.

L’enfant appartenait à la concession entière.

Et la concession entière répondait de sa sécurité.

Lorsqu’un homme mourait, sa femme ne devait pas devenir invisible du jour au lendemain.

Dans certaines de nos structures anciennes, un homme de la famille, souvent un frère du défunt, pouvait la prendre sous sa protection.

L’idée n’était pas simplement de la posséder ou de remplacer le mari disparu. Derrière cette organisation existait aussi une responsabilité collective :

Tu ne resteras pas seule.

Tes enfants ne seront pas abandonnés.

Cette famille reste la tienne.

C’est aussi dans cette logique de protection qu'ait nee la polygamie : les femmes pouvaient répondre au veuvage et empêcher qu’une femme ayant déjà perdu son époux perde ensuite sa maison, sa protection, sa place et les moyens de faire vivre ses enfants.

La communauté refusait que la mort d’un homme devienne la mort sociale de sa femme.

Ce Que Ce Refus Voulait Dire

Regarde ce que nos ancêtres cherchaient à faire.

Face à la personne fragilisée, la femme sans enfant, l’enfant né d’une autre mère, la veuve, ils avaient compris quelque chose de fondamental :

quand quelqu’un risque de tomber à l’écart, il faut le rapprocher.

Alors ils rapprochaient au lieu d’éloigner.

Ils incluaient au lieu d’exclure.

Ils donnaient une place au lieu de laisser quelqu’un se dessécher dans un coin de la concession.

Chacun devait compter.

Et lorsque chacun compte, chacun a aussi une raison de protéger la paix, l’équilibre et la cohésion de la communauté.

C’est précisément ce que le ŋkyǝ̀ venait briser.

Le ŋkyǝ̀ n’est pas une force surnaturelle qui tombe du ciel. C’est ce que nous produisons nous-mêmes lorsque nous installons la discrimination dans nos rapports : lorsque nous préférons systématiquement l’un à l’autre, lorsque nous humilions, lorsque nous excluons, lorsque nous faisons comprendre à quelqu’un qu’il vaut moins.

Et nos ancêtres savaient qu’une injustice entretenue pendant trop longtemps pouvait finir par produire quelque chose de beaucoup plus grave.

Le ndò.

Le ndò n’est pas le ŋkyǝ̀.

Le ŋkyǝ̀ est ce que les hommes font subir : la discrimination, le favoritisme, la mise à l’écart.

Le ndò est la malédiction qui peut finir par retomber.

Voilà pourquoi le respect n’était pas seulement une belle valeur morale. C’était aussi une manière de préserver l’équilibre de la famille et de la communauté.

Car celui que tu méprises aujourd’hui peut porter demain une douleur si profonde que ses conséquences dépasseront sa seule personne.

Et surtout, parce que personne ne sait quand son tour viendra d’être la personne fragile de la concession.

Ce Que Nos Mains Font Maintenant

Et aujourd’hui ?

Aujourd’hui, une femme qui n’enfante pas est encore trop souvent regardée autrement.

On chuchote derrière son dos.

On dit qu’elle est maudite. Qu’elle n’est pas une « vraie femme ». Qu’un homme devrait la quitter pour en prendre une autre qui, elle, pourra lui donner des enfants.

Dans certaines familles, sa belle-famille la méprise ouvertement.

On la traite comme un problème.

On l’écarte.

On lui fait sentir que sa présence est incomplète parce que son ventre n’a pas donné d’enfant.

Voilà le ŋkyǝ̀.

Regarde aussi ce que nous faisons parfois aux enfants.

Un père paie l’école de son enfant biologique, mais refuse de payer celle de l’enfant de sa coépouse ou de l'enfant adultere.

Une mère réserve le meilleur morceau de viande à son propre enfant tandis que l’autre qui n'est pas le sien se contente de sauce.

Dans certaines familles, une phrase suffit à justifier toutes les indifférences :

« Ce n’est pas mon enfant. »

Et derrière cette phrase peuvent venir la négligence, l’humiliation, le rejet et parfois même la violence. (Femmes battues, enfants violentes, tortures, violes, meprises etc)

Mais ce que nous avons perdu va encore plus loin que le favoritisme.

Là où chaque enfant était autrefois entouré d’une vigilance collective, nous avons aujourd’hui des enfants livrés à eux-mêmes.

Qui regarde ?

Qui écoute ?

Qui remarque qu’un enfant a changé de comportement ?

Qui demande pourquoi il a peur de rentrer dans telle maison ?

Qui intervient lorsqu’un adulte franchit une limite ?

Lorsque la toile protectrice de la communauté disparaît, les prédateurs trouvent les espaces où se cacher. Les pédophiles, les violeurs et les abuseurs profitent du silence, de l’isolement et de l’absence de vigilance collective.

Et il y a aussi ces mères complètement seules.

Des femmes qui accouchent dans la détresse, sans famille autour d’elles, sans soutien, sans cette chaîne de mains qui autrefois entourait la mère et l’enfant. Certaines, désespérées, abandonnent leur nouveau-né dans un orphelinat. D’autres commettent l’impensable etse debarassent de leur bébé dans les ordures.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Ce n’est pas simplement parce que les cœurs humains auraient soudainement changé de nature.

C’est aussi parce qu’une structure s’est effondrée. Une societe a echouee.

Il n’y a plus toujours cette concession qui veille.

Il n’y a plus toujours cette grand-mère qui remarque.

Cette "mere" inconnu qui intervient.

Ce "papa" qui demande des comptes.

Cette voisine qui entend les pleurs et signale au voisinage ou a la police.

Cette communauté qui dit : cet enfant est aussi notre responsabilité.

Nous avons retiré, une à une, les mains qui formaient autrefois une toile autour des plus fragiles.

Et nous sommes ensuite surpris de les voir tomber.

Et la veuve ?

Aujourd’hui encore, dans certaines familles, lorsqu'un homme meurt, on commence par regarder sa femme avec suspicion.

On dit qu’elle a « mangé » son mari.

Qu’elle est responsable de sa mort.

Qu’elle porte malheur.

Parfois, on la chasse de la maison familiale. On lui retire ses biens. On la laisse seule avec ses enfants pendant que d’autres discutent de l’héritage.

Imagine.

Hier, elle vient de perdre son mari.

Aujourd’hui, elle doit déjà prouver qu’elle mérite encore d’avoir une maison.

Où est passée cette communauté qui disait autrefois :

Tu ne resteras pas seule ?

Nos cœurs se sont-ils refermés ?

Le ŋkyǝ̀ d’aujourd’hui n’est donc pas seulement le mépris d’une belle-famille.

Ce n’est pas seulement un père qui favorise un enfant.

Ce n’est pas seulement une femme stérile que l’on humilie.

C’est quelque chose de plus profond.

C’est le signe que nous avons progressivement oublié une idée essentielle de notre organisation ancestrale :

la personne fragile n'était pas celle qu'il fallait éloigner. C'était précisément celle autour de laquelle il fallait resserrer le cercle.

Aujourd’hui, nous faisons parfois l’inverse.

Nous resserrons le cercle autour de ceux qui ont déjà tout.

Et nous laissons dehors ceux qui auraient justement besoin que le cercle s’ouvre.

Alors le silence s’installe.

Puis l’abandon.

Puis la colère.

Et parfois, quelque chose se brise définitivement.

Et maintenant ?

Nos ancêtres avaient compris quelque chose que nous avons peut-être oublié :

une communauté ne se mesure pas à la manière dont elle traite les plus forts. Elle se révèle dans la manière dont elle entoure ceux qui risquent de tomber. De la maniere dont elle protege les plus faibles, les plus demunis.

Alors je te pose la question, à toi qui lis ceci.

Dans ta propre maison, dans ta famille, dans ta concession :

Qui est celui ou celle que l’on regarde différemment ?

Qui mange après les autres ?

Qui reçoit moins ?

Quel enfant entend constamment : « Ce n’est pas mon enfant » ?

Quelle femme sans enfant avons-nous réduite à son ventre ?

Quelle veuve avons-nous laissée se débrouiller seule ?

Quel enfant avons-nous cessé de surveiller parce que nous avons décidé que cela ne nous regardait plus ?

Et surtout :

sur qui faisons-nous aujourd’hui le ŋkyǝ̀ que nos ancêtres s’efforçaient autrefois d’empêcher ?

Peut-être que retrouver nos valeurs ne signifie pas reproduire exactement le monde d’hier.

Peut-être que cela commence beaucoup plus simplement.

Regarder de nouveau autour de nous.

Voir celui que tout le monde évite.

Remarquer l’enfant que personne ne protège.

S’asseoir auprès de celle que tout le monde juge.

Rendre sa place à celui qu’on avait mis de côté.

Et recommencer à veiller les uns sur les autres.

Non pas parce qu’une loi nous y oblige.

Mais parce que, chez nous, personne ne devrait être laissé hors du cercle.

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Écrit par

NTÙMLA Organization

gomâfø MÂLÁ ŊKƏŊMØNYƏ / Malla Kenmeugne Écrivaine & Gardienne du patrimoine Bamiléké/Grassfield

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