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LA TORTUE ET LA JUSTICE, Gardienne de la mémoire et porteuse du temps

La tortue est gardienne de la mémoire et porteuse du temps. Sa carapace, ses cycles, sa longévité et son passage entre terre et eau en font un symbole de vérité, d’équilibre et de justice. Passé, présent et avenir se rejoignent en elle. Elle nous rappelle que la justice exige mémoire et patience, car le temps révèle les fruits de nos actes.

Justice de la Tortue

Dans certaines pratiques traditionnelles Grassfields, la tortue intervenait lorsqu’il fallait rechercher la vérité et rendre justice. Sa place dans un processus aussi important s’inscrit dans une manière de comprendre le monde fondée sur l’observation de la nature, des êtres vivants, des saisons et des cycles. La tortue réunit en elle la patience, la mémoire, la longévité et cette capacité à traverser le temps sans se laisser enfermer dans l’instant.

Rendre justice ne consiste pas seulement à désigner un coupable. Il faut comprendre comment une situation a commencé, écouter les différentes parties, confronter les paroles aux faits et retrouver l’équilibre qui a été rompu. La vérité demande parfois du temps pour apparaître. C’est là que la tortue prend toute sa place : elle rappelle que la justice a besoin de mémoire, de patience et de profondeur.

LA JUSTICE A BESOIN DE MÉMOIRE

Imaginons deux familles qui se disputent une terre. L’une affirme que la limite a toujours été à un endroit précis. L’autre soutient qu’elle a été déplacée. Celui qui arrive aujourd’hui peut observer le terrain et écouter les deux versions sans savoir immédiatement qui dit vrai.

Il faut revenir vers ce qui a été. Qui cultivait cette terre auparavant ? Quels étaient les anciens repères ? Où passait le chemin ? Que disent ceux qui ont connu les lieux avant le conflit ? Quels accords avaient été conclus entre les familles ?

La justice doit ainsi remonter le chemin de l’histoire. Un conflit ne commence pas le jour où il arrive devant ceux qui doivent le juger. Des paroles, des actes et des décisions l’ont précédé. Pour comprendre ce qui est, il faut retrouver ce qui a été.

La mémoire devient alors indispensable à la recherche de la vérité.

LA TORTUE, GARDIENNE DE LA MÉMOIRE

La tortue traverse une durée exceptionnelle. Certaines tortues vivent au-delà d’une vie humaine et voient plusieurs générations se succéder. Nous exprimons aujourd’hui cette longévité en années, mais l’année n’est qu’une manière humaine de compter le temps. Dans la nature, le temps se manifeste aussi par le retour des cycles.

La tortue traverse les pluies et les sécheresses, les lunes, les germinations et les récoltes. Elle voit une génération apparaître pendant qu’une autre disparaît. Ce qui semble nouveau à celui qui vient d’arriver appartient parfois à un cycle déjà ancien.

Sa longévité lui donne ainsi une relation particulière avec la mémoire. Elle demeure assez longtemps pour voir revenir les cycles et reconnaître ce que d’autres rencontrent pour la première fois.

La tortue ne compte pas le temps. Elle le traverse.

ELLE PORTE LE TEMPS SUR SA CARAPACE

La relation de la tortue au temps se lit aussi sur sa carapace. Dans notre lecture culturelle, son organisation rappelle les cycles lunaires : elle porte un calendrier sur son dos.

Cette carapace l’accompagne toute sa vie. Elle grandit avec elle, vieillit avec elle et traverse avec elle les saisons, les pluies, les sécheresses et les générations. Elle devient ainsi l’image visible du temps accumulé et de la mémoire des cycles.

Nous y retrouvons 5 au centre et 8 de chaque côté. Le 5 nous ramène à l’équilibre et à l’harmonie. Le 8 nous ramène au mouvement du temps et rejoint notre calendrier Grassfield de huit jours.

La carapace réunit ainsi deux dimensions fondamentales : un équilibre à préserver et un temps qui avance par cycles.

La tortue est la gardienne de la mémoire et la porteuse du temps. Elle porte un calendrier sur son dos.

LE 5 : LA TERRE, L’ÉQUILIBRE ET L’HARMONIE

Le 5 se retrouve dans notre propre corps : cinq doigts à la main, cinq orteils au pied et cinq sens par lesquels nous entrons en relation avec le monde. Dans nos enseignements initiatiques, ces cinq sens appellent également à la maîtrise de soi et au discernement.

Le 5 se retrouve aussi dans notre représentation de l’espace : Nord, Sud, Est, Ouest et Centre. Les quatre directions s’organisent autour d’un centre et forment un ensemble équilibré.

Le 5 nous ramène ainsi à la Terre, à l’équilibre et à l’harmonie. Sur la carapace de la tortue, il occupe le centre.

Ce symbolisme rejoint directement la justice. Lorsqu’un bien est pris, qu’une limite est franchie, qu’une personne est lésée ou qu’une relation est brisée, quelque chose n’est plus à sa juste place. L’équilibre est rompu.

Rendre justice consiste alors à rechercher la vérité afin de remettre ce qui a été déplacé à sa juste place. La tortue porte ainsi les valeurs que la justice cherche à restaurer : la vérité, l’équilibre et l’harmonie.

LE 8 : LE TEMPS QUI ACCOMPLIT SON CYCLE

De chaque côté du 5 apparaît le 8. Ce nombre nous est familier puisque notre calendrier traditionnel Grassfield organise lui aussi notre semaine en huit jours.

Ces huit jours ne servent pas seulement à compter le temps. Notre calendrier organise la vie dans le temps et dans l’espace. Il rythme les activités, les responsabilités, la relation à la communauté, à la terre et aux différents moments de l’existence.

Notre calendrier accompagne ainsi l’être humain dans son parcours. Il ne lui indique pas simplement quel jour nous sommes. Il organise des étapes, des devoirs et des apprentissages qui participent à la formation d’hommes et de femmes accomplis.

Le 5 et le 8 se rencontrent alors sur la carapace de la tortue : le 5 porte l’équilibre et l’harmonie ; le 8 porte le mouvement du temps et l’accomplissement du cycle.

La tortue porte les deux : un équilibre à préserver et le temps nécessaire pour le retrouver lorsqu’il est rompu.

LA TORTUE ENTRE LA TERRE ET L’EAU

La tortue possède une autre particularité fondamentale : elle marche sur la terre et vit aussi dans l’eau.

La terre représente la matière, le monde physique et visible dans lequel les hommes vivent, travaillent et posent leurs actes. L’eau représente l’immatériel, la profondeur, le monde spirituel et celui des ancêtres.

La tortue passe de l’un à l’autre. Elle devient une passerelle entre la terre et l’eau, entre le visible et l’invisible, entre les vivants et les ancêtres.

Les vivants ne commencent pas l’histoire. Ils héritent de ceux qui les ont précédés : des terres qu’ils ont cultivées, des connaissances qu’ils ont transmises, des décisions qu’ils ont prises et des conséquences de leurs actes. La mémoire relie les générations et permet au présent de comprendre ce qui vient du passé.

La tortue traverse cette continuité. Par sa longévité, elle porte la mémoire de ce qui a été. Par sa présence parmi les vivants, elle appartient à ce qui est. Et parce qu’elle connaît la répétition des cycles, elle reconnaît ce vers quoi certains actes conduisent.

La tortue est à elle seule passé, présent et avenir.

Elle relie les ancêtres aux vivants, la mémoire à l’action et ce qui a été semé à ce qui finira par porter ses fruits. C’est pour cela qu’elle est, dans cette lecture culturelle, le totem par excellence des peuples Grassfields pour rétablir l’harmonie, l’équilibre, la justice et la vérité.

Passé. Présent. Avenir.

Trois dimensions réunies dans un même être pour ramener ce qui a été déséquilibré à sa juste place.

LA PATIENCE DE LA TORTUE EST AUSSI CELLE DE LA JUSTICE

Un ancien qui voit deux jeunes commencer une querelle ne regarde pas seulement la colère du moment. Son expérience lui rappelle d’autres conflits qui ont commencé de la même manière. Il sait qu’une parole blessante peut provoquer la colère, que cette colère peut conduire à la vengeance et que la vengeance peut finir par diviser des familles.

Il ne devine pas l’avenir. Il reconnaît un chemin qu’il a déjà vu.

La tortue porte cette même sagesse des cycles. Sa lenteur n’est pas l’inaction. Elle avance sans précipitation. La justice doit elle aussi savoir prendre son temps.

Avant de trancher, il faut rechercher les faits, écouter celui qui accuse, entendre celui qui se défend, interroger les témoins et confronter les différentes versions. Les contradictions apparaissent, les souvenirs se précisent et ce qui était confus devient plus clair.

Nous retrouvons ici des principes essentiels de la justice : l’enquête, l’accusation, la défense, le témoignage et la contradiction. Avant le jugement vient la recherche de la vérité.

La justice ne doit pas courir plus vite que la vérité.

LE TEMPS FAIT PARLER LES ACTES

Un mensonge peut convaincre dans l’instant. Avec le temps, il devra pourtant rester cohérent avec les faits, les témoignages et les conséquences de l’acte. Un témoin peut parler, un détail oublié peut revenir, une contradiction peut apparaître.

Le temps ne remplace pas l’enquête. Il permet à ce qui était caché de devenir visible.

La nature nous enseigne la même chose. Lorsqu’un cultivateur met une graine dans la terre, il ne voit pas immédiatement ce qui se passe sous le sol. Pourtant, la germination a commencé. La graine absorbe l’eau, s’ouvre, laisse descendre sa racine et prépare la pousse qui finira par apparaître.

Nos actes suivent eux aussi leur chemin. Une injustice peut produire de la rancœur, puis de la vengeance. Une réparation peut restaurer la confiance et empêcher un conflit de traverser les générations.

L’acte est la graine. Le temps est la terre. La conséquence est le fruit.

Même une graine prend son temps avant de germer.

LE TEMPS EST LE VÉRITABLE TRIBUNAL DE L’HISTOIRE

Les hommes peuvent rendre un jugement aujourd’hui, mais les conséquences de leurs décisions continuent leur chemin.

Une injustice cachée laisse des traces. Un mensonge finit par rencontrer ses contradictions. Une décision prise aujourd’hui peut révéler ses véritables conséquences longtemps après ceux qui l’ont prise.

Le temps révèle les fruits de ce qui a été semé.

La tortue porte cette conception de la justice. Elle garde la mémoire de ce qui a été, traverse ce qui est et connaît la répétition des cycles. Sa carapace porte le calendrier du temps. Le 5 rappelle l’équilibre et l’harmonie à préserver. Le 8 rappelle le cycle qui organise notre vie. La terre et l’eau la relient aux vivants comme aux ancêtres.

Elle est à elle seule passé, présent et avenir.

Rendre justice, c’est donc refuser de rester prisonnier de l’instant. C’est rechercher ce qui a été, comprendre ce qui est et regarder ce que nos actes feront naître.

La vérité permet de remettre ce qui a été déplacé à sa juste place et de restaurer l’équilibre et l’harmonie.

Celui qui ne voit que l’instant cherche rapidement un coupable. Celui qui connaît les cycles cherche d’abord la vérité. Car même une graine prend son temps avant de germer.

ET SI LA TORTUE SACRÉE PORTAIT L’ESSENCE MÊME DE NOTRE CULTURE ?

Lorsque nous réunissons tous ces éléments, une question apparaît : et si la tortue occupait une place aussi importante dans les Grassfields parce qu’elle porte en elle l’un des principes fondamentaux de notre culture : l’équilibre ?

Toute notre culture nous enseigne à rechercher notre juste place. L’être humain ne devait pas seulement naître, grandir et vivre. Il devait apprendre à devenir un homme ou une femme accompli, capable de vivre en équilibre avec lui-même, avec sa famille, avec sa communauté, avec les ancêtres, avec la Terre et avec ce qui viendra après lui.

Notre calendrier organisait le temps et les responsabilités. Nos rites maintenaient les liens entre les générations. La justice cherchait à remettre à sa juste place ce qui avait été déplacé. La transmission permettait à une génération de recevoir de la précédente avant de transmettre à la suivante. Tout nous ramenait à une même recherche : maintenir l’harmonie.

C’est aussi ici que nous retrouvons NSÍ.

Le nom même de notre divinité est étymologiquement lié à la Terre. Cette relation nous rappelle que, dans notre culture, la Terre ne se réduit pas au sol que nous cultivons ou à l’espace sur lequel nous construisons. Elle appartient aussi à notre rapport au sacré. Elle reçoit nos pas, nos semences, nos actes et nos morts. Elle nourrit les vivants et accueille ceux qui les ont précédés.

L’être humain ne vit donc pas en dehors de cet équilibre. Ses actes engagent sa relation avec les autres, avec sa lignée, avec la Terre (NSÍ).

La tortue sacrée rassemble justement ces dimensions.

Elle porte le 5, associé dans notre lecture culturelle à la Terre, au centre, à l’équilibre et à l’harmonie. Elle porte le 8, qui rejoint notre calendrier de huit jours et le mouvement du temps. Elle marche sur la Terre et entre dans l’eau. Elle relie le visible et l’invisible, les vivants et les ancêtres. Sa longévité porte la mémoire, sa lenteur enseigne la patience et sa présence à travers les cycles rappelle que chaque acte poursuit son chemin dans le temps.

La tortue sacrée ne représente donc pas seulement la justice.

Elle représente l’équilibre que la justice cherche à restaurer.

Rendre justice, respecter la Terre, honorer les ancêtres, transmettre correctement ce que nous avons reçu et penser aux générations futures ne sont pas des enseignements séparés. Ils appartiennent à une même culture qui place l’être humain au cœur d’un équilibre qu’il doit apprendre à préserver.

Mémoire. Temps. Terre. Eau. Ancêtres. Justice. Vérité. Patience. Équilibre. Harmonie.Tout se rejoint.

Et si la tortue sacrée était l’un des grands totems des Grassfields précisément parce qu’elle porte dans son être ce que notre culture cherchait à construire en chacun de nous : des hommes et des femmes accomplis, conscients de leur place et capables de maintenir l’équilibre entre ce qu’ils ont reçu, ce qu’ils font aujourd’hui et ce qu’ils laisseront demain ?

Car au fond, la justice ne consiste pas seulement à déterminer qui a raison et qui a tort.

Elle consiste aussi à remettre à sa juste place ce qui a été déséquilibré.

Et peut-être est-ce là l’un des enseignements les plus profonds de la tortue sacrée :

Vivre, c’est apprendre à rester à sa juste place dans l’équilibre du monde.

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Écrit par

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gomâfø MÂLÁ ŊKƏŊMØNYƏ / Malla Kenmeugne Écrivaine & Gardienne du patrimoine Bamiléké/Grassfield

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